Puissance du faux et remise en question de la vérité dans L'enfant d'Ingolstadt de Pascal Quignard
Résumé
Cette thèse de doctorat propose une exploration herméneutique, philosophique et anthropologique de la dialectique du vrai et du faux au sein du tome X de la monumentale fresque Dernier Royaume de Pascal Quignard, intitulé L'enfant d'Ingolstadt (2018). S'inscrivant dans le contexte contemporain des profonde mutations médiatiques et sociopolitiques dominées par la doxa, l'hégémonie des discours idéologiques et la prolifération des contrefaits informatifs (fake news), l'œuvre quignardienne déploie un réquisitoire d'une sévérité inouïe contre la vérité conformiste et coercitive. L'investigation démontre que la vérité, loin de constituer une vertu neutre, transparente ou ontologiquement pure, repose sur une construction dogmatique, utilitaire et sacrificielle, scellée par la violence institutionnelle, l'exclusion de l'altérité et le formatage des consciences au sein du corps social (systema). Face à cette emprise dogmatique, la poétique de Pascal Quignard orchestre une réhabilitation magistrale de la « puissance du faux ». Le faux n'y est aucunement conçu comme une déchéance morale, une tromperie méprisable ou une simple erreur logique, mais bien comme une force d'émancipation poïétique, onirique, littéraire et existentielle. L'architecture théorique du travail s'articule autour de trois démonstrations majeures : 1/ La toute-puissance du faux : Le faux est conceptualisé comme le moteur originaire de la création artistique (illustré par la peinture figurale et sordide de Jean Rustin, l'art antique de la mosaïque romain de l'asarôtos oïkos ou « chambre non balayée » inventé par Sôsos de Pergame, la poétique des natures mortes et l'aura de la musique), de l'exploration onirique (le rêve comme libération du ça freudien et quête obsessionnelle de la scène primitive), de la mythologie civilisationnelle (l'archétype du menteur chez Ulysse et le Roman de Renart) et de la structure même du langage (l'arbitraire du signe). 2/ Le réquisitoire acharné contre la vérité : La thèse déconstruit les origines sacrificielles du discours vrai en s'appuyant sur la théorie du bouc émissaire de René Girard, le meurtre fondateur (du Christ à Caligula), le tædium vitae romain et le manteau de gloire. Opposant la vérité réductrice à la puissance foisonnante de la réalité, l'analyse mobilise le concept aragonien du « mentir-vrai » et valorise les expériences liminaires (la mort, la défaillance, le mysticisme) qui déjouent la raison oppressante. 3/ Une vision subversive de l'humanité : L'étude neutralise l'opposition binaire vrai vs faux, révélée comme un simple artefact métalinguistique. En réexaminant les origines de la culture par le prisme de la saleté (Mary Douglas), de la prédation universelle et du mysticisme, la thèse érige la figure de l'écrivain en intrus insaisissable. Le concept d'asarôtos oïkos est transposé du plan pictural au plan philosophique, s'opposant radicalement à la tabula rasa cartésienne et fondant une poétique de la clandestinité, du fragment et de la fidélité à l'enfance aparlante (infantia). Par une démarche interdisciplinaire croisant herméneutique textuelle (Gadamer), psychanalyse (Freud, Lacan), anthropologie (Girard, Douglas) et théorie littéraire (Blanchot, Barthes, Macé), ce travail démontre que L'enfant d'Ingolstadt constitue une monographie ouverte qui réinvente la posture de l'écrivain et offre une thérapeutique spirituelle au lecteur contemporain.
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